J’avais quatorze ans, encore un peu jeune pour partir en vacances indépendamment de la famille. Je revenais donc de la montagne où j’avais passé tout une partie du mois de juillet avec les parents. Ce n’était pas par goût : il y faisait très chaud dans la journée ; je n’avais aucun copain en juillet puisque ceux-ci venaient en août et les framboises sauvages n’étaient pas encore mûres. Aucun intérêt. Je passais le plus clair de mes journées à pêcher les truites à la sauterelle, ou à les attraper sous les rochers dans les trous d’eaux si j’étais pressé.
Au bout de quelques jours de ce régime je n’avais qu’une envie : descendre chez les grands-parents à Bollène. Ce n’est pas qu’il y faisait moins chaud, oh pour ça non. Mais il y aurait sans doute les cousins pour jouer aux cartes et de toute façon Fran, la fille des voisins serait là : elle ne partait jamais en vacances. Elle avait dix-huit mois de plus que moi ; on se connaissait depuis tout petits ; c’était une grande perche couverte de taches de rousseurs, et j’avais remarqué à Pentecôte qu’elle avait de nouvelles rondeurs que je ne connaissais pas dans son pull-over. Elle faisait des mystères de sa nouvelle féminité, à éclaircir d’urgence.
En ces tous premiers jours d’août 1970 il faisait très lourd à la montagne. Tous les soirs le ciel prenait un aspect de plomb et l’orage menaçait mais ne tombait pas. Touffeur. Le samedi je piaffais d’impatience tandis que nous démontions les tentes et rangions le matériel. Vers quatre heures après goûter, nous primes la route sans autre incident que des maux de tête pour moi que j’attribuai à la chaleur.
Nous arrivâmes à Bollène qui bruissait de chaleur et de cigales, à la nuit tombée. L’air embaumait le genêt, le fenouil et la menthe sauvages mais les cousins n’étaient pas là, et je n’avais aucune perspective de les voir d’ici la fin des vacances. Déception. Malgré tout j’étais chez moi chez les grands-parents, sans ces montagnes qui barraient mon horizon. Toutefois… ce mal de tête… Je pris deux aspirines pendant le souper et allai me reposer après sans m’inquiéter car j’étais sujet aux insolations. Les parents avaient ramené la caravane de la montagne ; elle était à présent dans la cour et j’avais décidé d’en faire mon repaire. Tôt j’allai me coucher.
Alors je me mets à rêver que je suis sur un frêle esquif sur une mer démontée et que des monstres marins m’assaillent : images tout droit sorties de « Vingt-mille lieues sous les mers ». Vers une heure du matin, bouillant et gelé en même temps, un pied dans le volcan, un pied dans la glace, je me sens très mal et me dirige vers la maison. Encore vingt pas, encore dix… ouf, je n’ai pas oublié la clé. Le couloir à traverser… la cuisine… et ce maudit escalier de vingt-quatre marches de pierre à monter. Je suis pieds nus, il me semble marcher sur la banquise.
Je ne saurai jamais comment je suis arrivé en haut. J’appelle : « Au secours, je suis malade ». Papa grogne et me dit : « prends de l’aspirine et file te coucher ».Il ne se rend pas compte, je suis en train de sombrer.
La suite me sera racontée par Grand-Mère quelques jours plus tard. Je me suis effondré dans l’escalier que je « tapissai », murs et marches, en vomissant violemment. Alarmée, la famille vint enfin à mon secours. J’avais une fièvre très forte, la nuque raide et très mal aux yeux à la lumière (photophobie), signes inquiétants évoquant une maladie neurologique : il fallut m’enfermer dans le noir car la lumière me faisait hurler. Papa fonça chercher le médecin de garde car les grands-parents n’avaient pas le téléphone. Du diagnostic, je me souviens que d’une chose : je reconnaissais le décor, la maison, mais pas les gens autour de moi et je ne réalisai même pas que j’étais ausculté ; de toute façon je mettais ma tête sous le drap dès que je le pouvais, la lumière étant une source de souffrance affreuse. Le médecin me fit une piqûre et dit qu’il repasserait le lendemain matin (selon la grand-mère).
Je passai par de brèves phases de « lucidité », pendant lesquelles je réalisais que j’étais malade, mais je sentais autour de moi des myriades de monstres qui en voulaient à ma personne. Ne pas m’endormir, ne pas m’endormir, ne pas dormir…. ne pas sombrer… Trop tard. Une créature hideuse me mangeait le foie…. Pendant ce temps, un énorme lézard volant qui avait la tête de mon père se moquait : « Inutile de te soigner, tu vas mourir, hihihi ! ». Et toute la famille lézard se moquait de moi. J’essayai d’appeler mais ma voix faible et croassante franchissait à peine mes lèvres. De toute façon, qui allait me secourir si ma famille était devenue monstrueuse ?
Je marchai sur de la glace, longeant un abîme sans fond et gelé, tandis qu’au-dessus de moi le volcan crachait sa lave qui allait m’engloutir. Je vacillai et tombai dans le chasme. Je tombai, tombai, tombai, comme Alice dans le terrier du lapin, et mon père le lézard volant me saisit à l’aide de ses griffes et me tira de là en ricanant : « Ça va pour cette fois mais je ne serai pas toujours là ». Et la famille autour de moi de voleter en ricanant : « Pas toujours là… pas toujours là… là… là… ».
Je sombrai, des heures, des jours, je ne le savais pas, j’étais hors de l’espace et du temps, comme l’a si bien décrit Tolkien à propos de Gandalf : je pense que j’ai suivi les pas du vieux magicien tombé dans la Moria.
Au matin l’infirmière vint me faire ma piqûre, il en fut ainsi une semaine. Je n’en fus pas conscient, juste une douleur vive dans la fesse. Tantôt je coulais à pic, en me disant que le lézard paternel avait raison, que je mourais ; tantôt je tombais en délire, et je me croyais mort et en enfer (la religion tenait une part importante dans ma vie lorsque j’étais gamin), puis j’avais quelques instants de lucidité où je demandais à boire en disant « je brûle ». Très difficile de faire boire un malade dans le noir absolu : lorsqu’un rayon de lumière atteignait ma rétine je hurlais de douleur.
Parfois la grand-mère ou une de ses vieilles cousines venaient me tenir compagnie mais lorsque je retombais en délire elles prenaient peur et quittaient la chambre. Le locataire n’était en effet pas de tout repos : dans le noir je « voyais » ces visiteuses comme des êtres monstrueux et très méchants. Par moment, la fièvre montait encore plus et je devenais un simple pin dans une forêt qui brûlait. Jamais personne n’a encore vu de pin appeler «à l’aide » ; depuis ce jour-là je sais que le pin souffre mille morts en attendant la flamme qui va le réduire en cendres. Je ressentis aussi une très vive excitation, un plaisir immense, un orgasme suivi d’un abattement profond. Envie de mourir, que ça finisse.
J’eus un délire très troublant. J’étais dans la forêt, hantée de mille esprits malfaisants : Fran était avec moi et pour me protéger, elle dessinait au sol ce que j’identifiai plus tard comme un pentacle, sorte d’étoile à cinq branches inscrite dans un cercle, figure que les mages noirs utilisent pour écarter les Forces du Mal. Aux cinq sommets du pentagramme brûlaient des bougies. Fran psalmodiait des incantations en une langue inconnue avec une voix qui n’était pas la sienne. Pendant ce temps je me terrais, terrorisé, au milieu du cercle, dont Fran me pressait de ne pas franchir la limite, tandis que je sentais croître la tension et l’hostilité hors de la figure dessinée au sol.
Je « rêvais » aussi que pour échapper au feu qui me poursuivait en brûlant la maison, j’allais sauter au Rhône pourtant lointain. Et je me noyais, je ne finissais pas de me noyer et d’être gelé de nouveau.
Ce dont je me souviens ensuite c’est d’avoir repris pied quelques minutes et d’avoir demandé à l’infirmière : « Quel jour sommes-nous ?». J’avais perdu totalement la notion du temps alors que je savais que j’étais à Font-Sec. L’infirmière me répondit « Jeudi soir ». J’étais donc « parti » depuis cinq jours ! Où étaient passés ces quatre jours, mystère. J’étais très fatigué, endolori, mais en vie.
Peu à peu mes périodes de lucidité devenaient plus longues, et je pouvais discuter un moment avec Grand-Mère ou la cousine. La fièvre cédait sous l’effet de la pénicilline qu’on m’injectait matin et soir. Ce soir-là je pus manger un peu, et le médecin, qui venait deux fois par jours, conseilla qu’on me fît sortir le lendemain soir si la fièvre n’était pas revenue.
La nuit fut très agitée, avec des cauchemars, des maux de têtes, et le matin je pris conscience que j’avais très faim. J’eus droit à un festin au petit-déjeuner : un café, quelques tartines de miel. Je supportais encore très mal la lumière et je ne pouvais pas lire. Je m’ennuyai ce jour-là comme jamais plus cela ne m’arriva. Je me croyais dans un désert les yeux bandés, rien à voir, rien à faire. Attente… Le médecin préférait que personne ne m’approche en dehors des proches …
Le soir venu, Grand-Père vint me chercher et me descendit à la cuisine, car j’étais trop faible pour marcher. Je supportais mieux la lumière des lampes, avec des lunettes de soleil, en revanche j’avais toujours mal à la tête, douleur pénible persistant depuis une semaine. Je fis un premier vrai repas qui me redonna des forces et je pus aller faire quelques pas au frais jardin la nuit tombée. Sérénité après la tempête. Enfin, Fran a pu me retrouver. « Mon Dieu que tu es maigre, que tu es blanc ! ». J’avais perdu plus de six kilos ; étant de constitution plutôt frêle, j’étais à faire peur. Je fus incapable de remonter seul me coucher.
La nuit je fis des cauchemars, mais le samedi matin j’étais mieux. Il me fallut tout de même passer la journée couché dans une pièce sombre ; le grand-père avait pu ôter le rideau noir qu’il avait placé à la fenêtre et je supportais un moment la lumière des lampes sans lunettes, à condition qu’elle fût indirecte. Je recommençai à lire un peu. Je fis un bon repas à midi et descendis seul le soir, mais je me fatiguais très vite.
Dans les quinze jours qui suivirent, je passai les journées allongé à l’ombre sur une chaise longue, mais parfois le vacarme des cigales, vraiment obsédant cet été-là, me fracassait le crâne et je remontais me coucher quelques heures. Le soir venu Fran m’emmenait marcher un peu ; rien à voir avec nos escapades nocturnes de l’été précédent : cette diablesse faisait le mur de chez elle, venait jeter une poignée de gravier au volet de ma chambre (qui était aussi celle des grands-parents) et attendait que je descende sans bruit. Et nous allions faire un tour, épiant le moindre bruit avec de délicieux frissons de terreur. Rien de tel cette année, passé dix heures du soir j’étais KO, et dans le journée, j’étais sans forces, languissant, la tête souvent douloureuse, et portant perpétuellement mes lunettes noires.
Sur une plage une petite copine québécoise m’avait appris une chanson drolatique : « Ô Grand-Maman, avec ton costume de bain, tu perds ton temps parce que Grand-Père vaut plus rien ». Heureusement qu’il était là, le grand-père, c’est moi qui étais KO…
Au cours du mois, je lis dans un roman ancien la description d’une « fièvre cérébrale » qui correspondait à ce que je venais d’avoir. Le médecin appela cela une méningite. Il y eut ces jours-là quatre cas à Bollène, dont deux décès. J’avais donc survécu, avec pour seules séquelles, une sensibilité des yeux à la lumière vive et une tendance aux migraines.
Quant au pentagramme, j’en eu une explication en fouillant la bibliothèque du grand-père. Il y avait là quelques livres qui n’étaient pas destinés aux enfants, et donc l’accès m’était interdit par le grand-père. Naturellement c’est ce qui m’intéressait le plus. Je débusquai un traité ancien de magie noire, que j’avais sans doute lu en cachette déjà, puis oublié. Dans ce livre ancien figurait un pentagramme, avec le mode d’emploi détaillé, le rôle des bougies, etc. tel que je le retrouvai dans mon délire. La maladie m’avait fait oublier ou ressurgir bien des souvenirs. Lorsque je racontai l’histoire à Fran, elle me dit simplement : « Cette nuit-là je suis venu te protéger ».